ثقافة Rosa de Ghassan Salhab au festival de Gabès Cinéma Fen: Celle qui, au milieu des ténèbres, continuait à sourire à la vie
Le festival Gabès Cinéma Fen a eu l’ingénieuse idée de contourner le confinement imposé aux citoyens dans le cadre de la lutte contre le virus Corona, en installant une plateforme numérique qui permet aux spectateurs de se retrouver virtuellement aux heures de projection programmées des films et de regarder à distance différents films de la programmation de la deuxième édition du festival.
Les spectateurs, où qu’ils se trouvent en Tunisie, ont eu la possibilité grâce à une connexion sur le site Artify de suivre un certain nombre de films dont le touchant film/essai « Rosa » du libanais Ghassan Salhab suivi d’une séance de débat animée par le critique Ikbal Zalila.
Le documentaire en question est une sorte d’immersion dans le silence berlinois, celui qui pesait sur la militante marxiste allemande Rosa Luxemburg (1871-1919) lors de son emprisonnement entre 1915 et 1918 à la prison de femmes de Barnimstrasse en pleine première guerre mondiale, elle qui refusait de cautionner cet élan de la mort, de l’atrocité pendant lequel des milliers de gens simples allaient chèrement payer le prix.
L’immersion proposée par Salhab est rendue possible grâce aux lettres écrites par Rosa en prison et qui furent éditées sous le titre de « Lettres de Prison ».
A travers ces lettres, le réalisateur tente une « introspection » dans l’âme de Rosa Luxemburg loin de ses combats politiques. Une tentative de saisir des voix lointaines et des lumières estompées qui pourraient éclairer sur l’intériorité de cette humaniste, sur sa sensibilité, sur son émerveillement face à la beauté, sur son désir de fondre dans la nature même si elle désirait "mourir dans un combat de rue ou dans un pénitencier".
Salhab fait usage de « la contre image », de ce regard subjectif, celui de Rosa qui s’entremêle, à force de solitude, à la nature, aux merles, aux peupliers, à la neige et aux feuilles qui tombent, pour dessiner par bribes des facettes inconnues de cette femme valeureuse. Il invite son regard et les mondes qui s’offraient à elle en prison pour qu’ils témoignent de toute la douceur et de la générosité dont elle pouvait faire preuve.
Le réalisateur relève aussi sa conscience aigüe de la défaite de sa cause et celle du « peuple ouvrier ». Rosa écrit dans ses lettres en effet, que les chemins se font de plus en plus sinueux, qu’elle nage avec ses camarades à contre-courant mais que l’eau se fait rare, dit-elle. A cela s’ajoute des douleurs personnelles telle que la mort de son ami Hans Diefenbach en 1917 alors qu’elle est toujours en prison.
Entre photos d’archives, usage de la surimpression et autres techniques de l’image, le film vacille entre présence et absence, joue de la poésie des mots et de la rudesse des endroits pour dessiner le « portrait de l’âme » de Rosa Luxemburg, celle qui, « au milieu des ténèbres, continuait à sourire à la vie » pour reprendre son expression. Rosa fut assassinée en janvier 1919, sur un quai qui porte aujourd’hui son nom, lors d’une répression dont elle fut, elle et ses camarades de combat, l’objet.
Des écrits de Rosa Luxemburg que Salhab a repris dans son film, ce passage en prose que nous reprenons pour sa grande beauté. Rosa appelle à ce qui suit :
"Je voudrais crier par-dessus le mur : je vous en prie, faites attention à ce jour somptueux ! N’oubliez pas, même si vous êtes absorbés par vos tâches urgentes, n’oubliez pas de lever la tête un instant et de jeter un oeil à ces immenses nuages argentés, et au paisible océan bleu dans lequel ils nagent.
Faites attention à cet air chargé de la respiration passionnée des dernières fleurs de tilleul, faites attention à l’éclat et la splendeur de cette journée, parce que ce jour ne reviendra jamais, jamais !"
Chiraz Ben M’rad